En Norvège, durant l’occupation allemande, l’utilisation de faux papiers atteignait des niveaux rarement observés ailleurs en Europe. Certaines archives font état d’agents opérant sous plusieurs identités sans jamais éveiller de soupçons, alors que la Gestapo multipliait les contrôles.
Dans ce contexte, Gunnar Sonsteby a été crédité de plus d’une centaine d’identités distinctes, une affirmation qui interroge sur la faisabilité logistique et humaine d’un tel phénomène. Les sources divergent quant à l’ampleur réelle de ces changements d’identité et à leur impact dans la lutte clandestine contre l’occupant.
Gunnar Sonsteby face à l’occupation : entre faits historiques et récits d’exploits
L’occupation allemande de la Norvège en 1940 propulse le pays dans une période de tension extrême, où disparaître derrière un masque devient une question de survie. Gunnar Sønsteby, rapidement surnommé Agent 24, s’impose comme une pièce maîtresse de la résistance norvégienne. Engagé au sein du Milorg, il met en place avec le Gang d’Oslo une série d’actions coordonnées : sabotages, destructions ciblées, protection de filières d’évasion vers la Suède, alors zone de passage pour ceux qui refusaient la collaboration.
Les documents des archives nationales norvégiennes confirment la diversité des identités qu’il a su adopter, mais laissent planer le doute sur le nombre réel. L’image de cent identités s’est forgée dans l’urgence d’échapper à la police d’État norvégienne, étroitement liée à la Nasjonal Samling de Quisling, et à la Gestapo omniprésente. Chaque faux papier, chaque nom inventé, chaque dossier falsifié représente alors bien plus qu’un simple stratagème : c’est une prise de risque, une ligne de vie arrachée à un filet de surveillance toujours plus serré.
Sønsteby tire profit de la formation dispensée par le Special Operations Executive britannique, ce service secret créé par Churchill pour encourager la guérilla face à l’ennemi. Il apprend à se fondre dans le décor, à franchir clandestinement les frontières, à collaborer avec la Royal Air Force à Narvik. Ces compétences, acquises dans l’urgence de la guerre, nourrissent un récit où la réalité de terrain se mêle à la dramaturgie des exploits. Au cœur de la résistance, des opérations visent à sauver des Juifs de Norvège, à neutraliser les infrastructures logistiques ennemies, à affaiblir la chaîne de commandement nazie.
La postérité de Sønsteby, forgée par les récits de la Hjemmefronten, oscille encore entre documentation rigoureuse et construction d’un mythe national. Les images du film Numéro 24, les hommages lors de ses obsèques à la cathédrale d’Oslo, tout concourt à façonner le portrait d’un homme aux identités multiples, dont la capacité à brouiller les pistes continue de susciter interrogations et fascination chez les chercheurs contemporains.

Cent identités pour un seul homme : mythe, réalité et zones d’ombre autour de la légende
La figure de Gunnar Sønsteby, alias Agent 24, s’est imposée comme celle d’un résistant capable de disparaître derrière une foule de visages. Mais comment mesurer la frontière entre l’histoire et la légende ? Les archives nationales norvégiennes évoquent bien l’usage de multiples faux papiers, actes de naissance falsifiés et pseudonymes, sans jamais dresser de liste exhaustive ni confirmer le nombre symbolique avancé.
Pour mieux cerner la réalité de cette légende, voici quelques exemples d’identités adoptées par Sønsteby selon les témoignages de ses compagnons de lutte :
- « Jean », pseudonyme utilisé lors de missions dans l’ouest du pays
- « Paul », identité adoptée pour des contacts avec des réseaux alliés à Oslo
- « Jens Christian », nom employé pour franchir la frontière suédoise
- « Jean-Pierre », alias lors d’un passage à Stockholm et de rendez-vous avec l’ambassade britannique
La clandestinité imposait de renouveler sans cesse les identités pour semer les forces d’occupation, se fondre dans la population ou passer les barrages routiers. L’époque elle-même, marquée par le chaos administratif et la circulation effrénée de faux papiers, entretenait ce flou. Le film Numéro 24, désormais accessible sur Netflix, prolonge la version héroïque, tandis que la biographie officielle insiste sur la construction collective autour du personnage de Sønsteby. À chaque prise de parole, que ce soit à Oslo ou devant les étudiants de Harvard, il préférait insister sur le travail d’équipe et la solidarité du réseau plutôt que sur l’exploit individuel.
La légende s’est forgée dans la tension entre l’exigence de survie, la nécessité de brouiller les pistes et le besoin, une fois la guerre terminée, de donner un visage à la résistance. Ce flou, loin de nuire à l’héritage de Gunnar Sønsteby, continue d’alimenter la curiosité et le débat sur la manière dont une nation construit ses héros. Soixante-dix ans plus tard, le mystère reste entier : derrière chaque faux nom, un homme, un risque, et une histoire que l’on n’a pas fini d’interroger.

